Deadwood, le western façon HBO ?

Eh bien non, il semblerait que le jour où je causerais d'une série non estampillée HBO … n'est pas encore arrivé. Mais hé que voulez-vous, ce n'est pas ma faute si la chaîne a produit une bonne part des séries de qualité de ces dernières années. Cela dit, malgré que celle-ci semble avoir repris du poil de la bête en ce début de nouvelle décennie avec des projets plutôt imposants comme Boardwalk Empire démarré l'an dernier ou Game of Thrones il y a quelques mois, on ne peut pas dire que son activité fut très intense dans la seconde moitié des années 2000. En cela, Deadwood - débuté en 2004 - marque peut-être la fin de l'"âge d'or" de la chaîne ! (oui j'aime bien sortir des grands mots comme ça)


Il est bien connu que le western fut un genre cinématographique particulièrement répandu il y a quelques décennies et même si la mode s'est envolée depuis un moment, on en retrouve toujours au moins un ou deux par an dans les salles. Et pendant ce temps-là, sur le petit écran ? Hé bien pas mal de choses également semblerait-il mais beaucoup d'anecdotiques et aujourd'hui oubliées. On se souviendra des plus célèbres. Bonanza, Les Mystères de l'Ouest évoqueront certainement quelque chose à mes parents. Ayant grandi dans les années 90, je me souviens plutôt de quelques épisodes de La Petite Maison dans la Prairie ou de l'horrible Docteur Queen qui succédait à la plage matinale des dessins animés sur M6. Alors voilà, je ne sais même pas si à ce niveau-là on peut encore parler de "western" mais j'espère que vous comprendrez qu'il ne fallait pas grand-chose pour embellir le tableau que je m'étais fait des séries jouant dans ce registre. Même si à vrai dire avant le visionnage, j'imaginais plutôt Deadwood dans le genre de ces westerns "modernes" sortis au cinéma ces dernières années mais en plus … étiré, forcément. Avais-je donc raison ? Euh … oui … et non. Explications.

Parce que voyez-vous, le début peut même être relativement trompeur, on assimile très vite ce monsieur Bullock au gentil shérif, flanqué de son fidèle associé, pour protéger la veuve et l'orphelin … Même ce couillon de cheval qui gambade dans le générique m'a fait m'imaginer plein de choses. Sauf que non. Bon déjà, le titre de la série définit bien les limites spatiales de cette dernière. En clair, tout se passe à Deadwood et ce durant les trois saisons. Oui monsieur. Point de cavalcades dans le grand canyon, de chasse aux indiens ou que sais-je encore. Comme terrain de jeu, nous nous contenterons donc de cette petite ville dans les fin fonds des Black Hills du Dakota, là où personne n'irait foutre les pieds puisqu'en plein territoire indien … sauf quand un beau jour, on y découvre de l'or. Des pionniers, des chercheurs d'or, des filles de joie, des gens qui profitent de l'endroit pour y établir leur petit commerce ou qui veulent simplement prendre un nouveau départ en laissant derrière eux une ancienne vie remplie de choses pas forcément très légales : voilà ce qui constitue à peu près la population de cette bourgade alors en pleine expansion. Bourgade qui a au passage, réellement existé et qui existe toujours. L'œuvre, bien que fictionnelle, a donc un pied dans la réalité et met d'ailleurs en scènes quelques personnalités de l'époque ayant vécu sur place telles que Seth Bullock, Wild Bill Hicock, Calamity Jane ou (brièvement) Wyatt Earp.

Nous arrivons maintenant au stade de l'article où je suis censé expliquer de quoi ça parle sauf que là je suis un peu embêté car à vrai dire - et c'est justement un point qui m'a un peu perturbé - c'est que Deadwood ne possède pas vraiment d'intrigue principale. Il n'y a pas d'enjeu défini. Il s'agit simplement de cette ville pionnière et des gens qui y vivent. D'un autre côté, entre les ivrognes, les bandits, les meurtriers et autres machinateurs, il y a de quoi pimenter un quotidien. En y repensant, cette configuration m'a un peu rappelé Oz : une limite spatiale clairement définie (la prison) et on suit au jour le jour les personnages qui y évoluent. Et à chaque nouvel arrivant, on se demande toujours un peu quel rôle il va bien pouvoir jouer. Bref, sans aller jusqu'à dire qu'on a ici affaire à de la pure tranche de vie, il y a quand même un peu de ça … "Intrigues à Deadwood" pourrait être un bon titre alternatif. L'accent n'est donc pas forcément mis sur l'action ou le scénario mais bien sur les interactions entre les personnages.

A ce titre, l'une des plus importantes (et croustillantes) relations développées dès le début du show est la rivalité qui oppose Al Swearengen à Seth Bullock. A ma gauche se tient le patron d'un saloon de Deadwood qui – faisant partie des premiers arrivants - exerce dès le début un certain contrôle sur les affaires du camp. Le personnage interprété par Ian McShane est un homme pragmatique, manipulateur, cruel, qui n'hésite pas à faire la sale besogne lui-même (et au couteau s'il vous plaît). Ce personnage débordant de charisme est typiquement le méchant qu'on adore détester. J'oserais presque dire que la série vaut le coup d'œil rien que pour celui-ci. J'étais d'ailleurs assez étonné de ne pas avoir déjà croisé cet acteur dont le jeu est pourtant excellent. Après une rapide recherche, je m'aperçois que ce rôle a d'ailleurs relancé sa carrière, lui accordant un retour sur le grand écran (récemment Barbe-Noire dans le dernier Pirates des Caraïbes). Bref, fin de la parenthèse.

Dans le coin d'en face, Seth Bullock nous est initialement présenté comme l'honnête et courageux shérif qui place la loi avant tout (à un point presque ridicule, comme l'illustrent bien les premières minutes de la série). Vous voyez le topo ? Simple hein ? Sauf que non. Nous sommes en 2004 chez HBO, les personnages tout blancs ou tout noirs sont révolus, nous voulons du complexe, du nuancé. Tout d'abord, on s'aperçoit vite une fois Bullock débarqué à Deadwood que celui-ci fait parfois un peu tâche dans le paysage car dans ce coin reculé, la loi ne semble pas être un concept encore bien défini. Ensuite, on se rend compte que le garçon n'est pas forcément très équilibré, un peu psychorigide sur les bords, et a parfois tendance à perdre son sang-froid un peu trop vite comme en attestent ses quelques crises de colère qui ne joueront pas forcément toujours en sa faveur.

A l'inverse Swearengen, irrésistiblement détestable, est un personnage particulièrement attractif. On prend un réel plaisir à prendre part à ses combines pour garder le contrôle de ce petit monde encore vierge de toute autorité gouvernementale. Un attrait qui n'ira d'ailleurs pas en faiblissant au fil des épisodes, le personnage passant petit-à-petit du statut de méchant à celui d'anti-héros, notamment après l'arrivée de son concurrent "commercial", Cy Tolliver puis plus tard l'homme d'affaires George Hearst, deux hommes finalement encore plus perfides que lui. Swearengen et Hearst me rappellent d'ailleurs tous deux le personnage principal de There Will Be Blood, le premier pour son côté insensible et cruel, et le second pour sa cupidité et ce besoin pressant d'avoir l'ascendant sur des éléments naturels.

Si on ne peut donc nier que la série doit beaucoup à ce protagoniste et qu'il risquerait presque de faire de l'ombre aux éventuels seconds rôles, ces derniers n'en demeurent pas moins intéressants. Je retiendrais particulièrement le docteur Cochran, une des rares bonnes âmes du camp abusant parfois de la boisson pour oublier un temps les saloperies qui peuvent avoir lieu sous ses yeux. Wild Bill Hicock le héros sur le déclin, ou encore E.B. Farnum le peureux et couard sous-fifre de Swearengen, seul élément comique de la troupe. Malgré un contexte qui ne s'y prêtait pas forcément, le casting fait aussi la part belle aux rôles féminins, que ce soit Calamity Jane l'ivrogne aux mille jurons, Alma Garret la fille de bonne famille new-yorkaise et récente héritière d'une importante concession d'or, ou Trixie la prostituée favorite d'Al qui derrière son sale tempérament cache malgré tout une une âme charitable. Bref, La galerie de portraits a de quoi assurer et les dialogues, assaisonnés de charmants fuck et  autres cocksucker, peuvent donner lieu à des séquences assez savoureuses.

Il ne faut pas longtemps pour réaliser que le parti pris de la série semble être de coller le plus possible à la réalité de l'époque. D'une part, il faut avouer que l'enrobage rend l'immersion particulièrement aisée. Des toges de Rome à l'impeccable vitrine années 20 de Boardwalk Empire, on peut dire que chez HBO on sait soigner la forme autant que le fond et Deadwood ne déroge pas à cette règle aussi bien en termes de décors que de costumes. On est déjà à moitié séduit par l'image avant même que l'œuvre ait bien voulu initier son propos. Pour revenir sur les décors, ils ont  cela d'original que leur construction a eu lieu en même temps que le tournage lui-même, si bien qu'on a toujours cette illusion de "ville en pleine mutation" au fil des épisodes. Deadwood n'est au départ qu'un simple camp, où chariots et passants piétinent dans la boue de la rue principale (oui bon ça, ça ne changera pas) mais où malgré tout de nouveaux arrivants ne cessent d'affluer participant ainsi à son expansion. Le lieu dégage également ce côté "crade" de son sol boueux jusqu'à ses intérieurs rustiques en passant par ses habitants pouilleux à l'hygiène parfois aussi douteuse que celle des prostituées qu'ils fréquentent. Pendant un temps sévit même une épidémie de petite vérole. Les gens sont sales jusque dans leur langage (VO fortement recommandée, au passage). Et bien sûr, le passe-temps n°1 est la boisson. Dit comme ça, ça donne envie hein ? Outre ce côté réaliste, c'est comme si la série s'efforçait également de démonter un à un les clichés de ces vieux westerns hollywoodiens. L'œuvre s'écarte complètement du côté aventure (adieu les chevauchées dans les grandes plaines) ou du spectaculaire (bye bye le duel au pistolet dans l'allée centrale). De même pour les personnages, l'heure est à la démystification : Jane est caractérisée par son abus de la boisson plus qu'autre chose et Hicock semble être un type en fin de vie complètement blasé (sa story-line me fait d'ailleurs un peu penser à L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford). Là où il ne faut pas non plus se faire trop d'illusions, c'est que l'action n'est pas le point fort de la série. Oh bien sûr, il y aura toujours quelques moments bien musclés et qui sauront d'ailleurs peut-être réveiller le spectateur d'un léger assoupissement causé par le rythme globalement très lent de la chose. Pas forcément un reproche au bout du compte … Non je dirais que le problème vient d'ailleurs. De par la taille de son casting et son absence réelle d'intrigue générale, il était inévitable que Deadwood multiplie les sous-intrigues. Mais le hic, c'est quand une bonne part d'entre elles deviennent carrément … inintéressantes. Entre les affres sentimentales de truc et les problèmes conjugaux de machin, il est clair qu'il y a des passages réellement gonflants, en particulier dans la saison 2. Too bad.

J'évoquais plus haut le fait qu'on perçoive bien le perpétuel changement de la ville tout au long de la série et le véritable propos de celle-ci (que je n'arrêtais pas de chercher  depuis le début) se dessinait en fait peut-être là sous mes yeux, en filigrane. Car au-delà de la ville, c'est la communauté qui la peuple qui évolue. On sait dès le départ que l'existence du camp n'est pas légale et qu'il est encore vierge de toute autorité gouvernementale. Le rythme lent du show et ses passages contemplatifs confortent également l'impression que les personnages vivent dans une bulle coupée du monde, où le temps défile à une autre vitesse. S'il ne s'est pas autoproclamé comme tel, Swearengen joue donc plus ou moins le rôle du maître des lieux, tirant les ficelles dans l'ombre, envoyant toujours ses sbires en quête de la dernière info qui circule. Tout contact avec le monde extérieur devient ainsi très vite source de méfiance, comme en atteste par exemple l'agacement d'Al quand celui-ci découvre que des poteaux électriques commencent à être posés pour permettre la liaison par télégraphe, symbole de progrès et d'ouverture au monde. L'homme peut se montrer cruel mais n'est pas idiot pour autant et raisonne de façon pragmatique, se doute que l'anarchie ne peut perdurer, qui plus est dans une ville qui accueille malgré tout chaque jour de nouveaux arrivants. Alors que l'annexion de la ville par le gouvernement semble de plus en plus imminente, celui-ci et d'autres personnalités du camp vont comprendre qu'il serait dans l'intérêt de chacun d'instaurer une certaine forme d'ordre. Deadwood qui se bâtit sous nos yeux est représentative de cette société américaine naissante et ce microcosme permet de bien capter son évolution, d'apercevoir les connexions entre business, politique et loi dans un contexte où régnait auparavant le chaos. A titre d'exemple, George Hearst qui est au centre de l'intrigue de la dernière saison, est la figure typique de l'entrepreneur capitaliste avant l'heure.

Le dernier point noir de la série réside d'ailleurs dans sa fin. La lutte opposant Hearst au reste de Deadwood dans cette troisième saison semblait être ce qui se rapprochait le plus d'une intrigue principale mais au moment où on s'attend à un dénouement en bonne et due forme … on tombe sur une fin un peu abrupte qui laisse un arrière-goût d'inachevé et laisse en suspens un certain nombre d'éléments. La raison est simple et réside dans le contrecoup de cette débauche de décors et costumes d'époque, à savoir une annulation pure et simple de la quatrième saison pour cause de budget trop élevé. Après nous avoir déjà fait le coup avec Rome ou encore Carnivale, voilà une habitude qu'on aimerait bien voir disparaître chez la chaîne câblée.

Deadwood n'est donc pas parfaite ni forcément accessible et pourtant … Rien que pour son esthétique soignée (qui tiendrait aisément la comparaison avec une production cinématographique), l'interprétation convaincante de ses personnages et de ce fait, la capacité à nous plonger au cœur de ce récit d'époque, il m'apparaît difficile de ne pas vouloir la recommander.

 

 

Mais assez parlé, je laisse le dernier mot à M.Wu :

 

"COCKSUCKA !!"

 

 

Ah ben c'est malin.

3 commentaires
  1. Ah, un nouvel article ca fait plaisir mon bon vins !
    Jamais vu cette série mais ça donne envi rien que par les décors et vêtements. Un slice of life de cowboy ca doit envoyer du lourd, avec son traditionnel chinois qui tient sans doute une blanchisserie (si Lucky Luke m'as enseigné une chose c'est qu'il y a toujours un chinois qui tient une blanchisserie au far west !).

    • Hey, attention ce type n'est pas n'importe quel pékin (hoho), c'est quand même le patron de la communauté asiatique. Une blanchisserie c'est tout à fait plausible mais à vrai dire c'est plutôt sa porcherie qui m'aura marquée ! Et dans un trou paumé comme celui-ci où chacun applique sa loi et où les règlements de compte sont monnaie courante, je te laisse deviner comment ses bêtes sont nourries, sachant que les porcs ça mange ... de tout ? :')

  2. Je viens d'entamer la série et je dois avouer que j'ai bien rigolé lorsqu'ils nous ont sorti le chinois blanchisseur aux cochons nécrophages.

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