Temple of the Dog. Quand l’hommage a du bon …

Résumé des épisodes précédents :

1990, Seattle. Un groupe parmi tous ceux qui fourmillent alors à cette époque commence à se faire remarquer : Mother Love Bone, notamment grâce à Andrew Wood, son frontman sympathique et extravagant qui assure le show en toutes circonstances, qu'il y ait 15 ou 100 personnes dans la salle. Quelques jours avant la sortie d'Apple, leur premier album, Wood décède à la suite d'une overdose. C'est toute la scène de Seattle qui est secouée par la mort du chanteur. Chris Cornell, à l'époque chanteur de Soundgarden, déclarera plus tard que bien avant celle de Kurt Cobain, la mort de Wood avait déjà en quelque sorte marqué la fin de l'innocence de cette scène musicale. Les deux autres membres que sont Stone Gossard et Jeff Ament ne se voient évidemment pas continuer sans lui et mettent un terme à la courte vie du groupe. Mother Love Bone s'éteint ainsi avec son chanteur. C'est un peu plus tard que le même Chris Cornell qui fut pendant un temps colocataire et ami d'Andy Wood, écrit deux morceaux en l'honneur du défunt : Say Hello 2 Heaven et Reach Down. Cependant, celui-ci ne se voit pas les intégrer au répertoire de son groupe, probablement car versant dans un registre trop heavy (du moins à l'époque). C'est donc tout naturellement qu'il contacte Gossard et Ament, les deux ex-Mother Love Bone, pour leur proposer de participer à un album en l'honneur de leur ami commun. Au projet viennent se greffer Mike McCready, guitariste ami de Gossard, Eddie Vedder tout juste arrivé de San Diego pour collaborer au futur groupe de Gossard et Ament (Pearl Jam) et enfin Matt Cameron, le batteur de Soundgarden. C'est seulement 14 jours d'enregistrement plus tard qu'est achevé Temple of the Dog, l'album hommage à Andrew Wood.

 

Il importait peu au groupe que l'album se vende.
On veut bien le croire quand on voit la pochette.


Voilà un exemple de ce que je trouve plutôt cool avec les types qui faisaient de la musique à Seattle à cette époque, c'est-à-dire que tout le monde était pote, ça gênait personne que truc aille jouer dans le groupe de machin ou vice versa. La musique était devenu un passe-temps pour pas mal de jeunes dans une ville industrielle où il faisait un temps de merde, où il ne se passait rien et où les groupes de musique du reste des Etats-Unis ne prenaient même plus la peine de s'arrêter estimant que ça faisait trop loin depuis la dernière étape des tournées, c'est-à-dire San Francisco. Il y avait donc une sorte d'esprit de camaraderie qui régnait dans cette scène locale (même si ne rêvons pas, elle aura aussi eu son lot de différents). A ce titre et au vu de la popularité qu'allaient acquérir les deux groupes par la suite, l'amitié qui liait Pearl Jam et Soundgarden était peut-être assez symbolique de cet état d'esprit. Chris Cornell explique d'ailleurs dans le documentaire Pearl Jam Twenty, que Johnny Ramone lui a un jour fait remarquer qu'il trouvait ça inhabituel, qu'il n'avait jamais vu ça et qu'à New York, les groupes passaient plutôt leur temps à se tirer dans les pattes. Et quelque part, cet album de ce "supergroupe avant l'heure" est un bon témoignage de cet esprit : réunir une bande de potes pour rendre hommage à un autre. Bien sûr, ces gars-là n'étaient à l'époque connus que localement et ne devaient pas se douter que l'année suivante en 1991, Seattle allait passait de trou du cul du monde à la ville hype du moment et qu'ils connaîtraient un succès international avec les sorties successives de Nevermind (Nirvana), Ten (Pearl Jam) ou Badmotorfinger (Soundgarden). D'ailleurs, les mecs des maisons de disques n'étaient pas fous : "Quoi ? Un album réunissant des membres de deux groupes phares du moment ? Ressortons ça pour nous faire du blé !". Bingo, la réédition de l'album qui à sa sortie en 90 s'était seulement vendu dans les 40000 exemplaires, se vendra cette fois à plusieurs millions. Enfin toujours est-il qu'aujourd'hui, l'objet fait plutôt figure de vestige oublié, bien que la force émotionnelle dont il fut imprégné à l'époque soit toujours là, intacte 20 ans plus tard.

 

 

Alors soyons clair d'entrée de jeu, ceux qui apprécient la voix de Chris Cornell seront aux anges, ceux qui ne l'aiment pas peuvent aller brûler en enfer circuler et enfin ceux pour qui ce nom n'évoque rien auront l'occasion de découvrir l'artiste à travers l'une des (si ce n'est la) meilleures réalisations de sa carrière. Bref, il tient bon de préciser que nous avons clairement affaire ici à un album vocal. Non pas que la partie instrumentale soit mauvaise, loin de là même, mais c'est surtout que la performance et l'implication du chanteur en éclipserait presque le reste. Signalons enfin que de par le contexte dans lequel il a été écrit,  le ton général de l'album est plutôt mélancolique.

 

Le disque commence très fort car il ouvre le bal avec Say Hello 2 Heaven qui reste à ce jour probablement la démonstration vocale la plus impressionnante venant du chanteur. Cornell nous offre ici un morceau de blues au tempo lent mais poignant, dont on devine les paroles à l'attention du défunt. Ce que le chanteur nous balance à la face est d'une puissance telle que cette piste faisant office d'introduction nous souffle d'entrée et les dernières secondes auront fini de balayer toute trace de scepticisme quant au fait que ce type a (avait ?) clairement ce que j'oserais appeler une putain de voix. Et puis bon, j'ai toujours eu un faible pour ces longues pistes qui montent progressivement en intensité jusqu'à atteindre leur apogée dans les dernières secondes. Vient ensuite Reach Down dans un registre beaucoup plus rock. Cornell voulait en faire un morceau dans la veine de ces trips psychédéliques des années 70, si bien que la piste est la plus longue de l'album (11 min) et passées les 5 premières minutes, Cornell cesse de chanter pour laisser place à un jam où le jeu de guitare du jeune McCready s'offre la part belle, présageant déjà le genre de solos qu'on retrouvera par la suite chez Pearl Jam. Place ensuite à Hunger Strike, le single de l'album et pourtant pas forcément le plus représentatif du contenu mais on ne boudera certainement pas sur un duo réunissant à mon goût deux des plus belles voix du Seattle Sound. Ce duo pourrait être symbolique de l'amitié naissante entre Cornell et Vedder, le premier ayant fait office de mentor pour le second, un peu timide à ses débuts et sans doute un peu paumé dans cette nouvelle ville et sa scène musicale dont il ne connaissait personne. Tandis que le jeune Eddie Vedder faisait ses premiers pas dans le monde de la musique pro, les compères Gossard et Ament étaient en train de se dire "hey mais ce mec chante vraiment bien en fait".

Avec Pushin Forward Back, on revient à un son plus heavy, assez proche du style de Soundgarden au final. Des paroles entêtantes pour une piste qui ne manque pas de mordant. A travers Call me a Dog, le piano fait discrètement son intrusion dans l'album via quelques notes qui viennent souligner la mélancolie se dégageant de la voix du chanteur. Un autre morceau teinté de blues qui fait écho à Say Hello 2 Heaven, avec un final où s'entremêlent la voix de Cornell et le solo de McCready. L'un des grands moments de l'album. S'en suit Times of Trouble qui nous conte sans détour l'addiction à la drogue sur un rythme toujours lent mais tout aussi pesant, la voix de Cornell s'accentuant un peu plus à chaque fin de vers, telle une douleur profonde qui ne veut pas disparaître. La composition sera plus tard reprise par Pearl Jam avec des paroles différentes et rebaptisée Footsteps. Wooden Jesus aborde le thème de la religion de façon plutôt ironique et Cornell fascine toujours par une puissance vocale qui ne faiblit pas. Un peu comme Pushin Forward Back, Your Savior est un pur morceau de grunge-rock qui rappelle beaucoup le style de Soundgarden tandis que Four Walled World est une chanson sombre aux jolies mélodies de guitare et aux chœurs pénétrants. La fin du voyage se conclut par All Night Thing qui m'évoque une sorte de gospel funéraire mais version Cornell & friends. Accompagné par un couple harmonieux d'orgue et de piano, l'album se conclut par son morceau de loin le plus apaisant.

 

En fin de compte, il n'y a rien à jeter dans cet album, bien que j'ai personnellement une petite préférence pour les titres orientés blues-rock tels que Say Hello 2 Heaven, Call me a Dog ou Times of Trouble. La tristesse, la douleur, la colère, la nostalgie, l'album est traversé par toutes ces émotions jaillissant de la voix de Chris Cornell dont l'intensité a de quoi filer des frissons à plusieurs reprises. On pourrait aussi se demander comment des types qui n'avaient pour ainsi dire jamais joué ensemble auparavant arrivent à nous sortir quelque chose d'aussi bon en quelques jours d'enregistrement. Peut-être car le projet est né d'une démarche spontanée et sincère ? Ou que chacun d'eux était traversé par des sentiments similaires à ce moment-là ? Qui sait ...
Temple of the Dog, une formation éphémère qui n'aura duré que le temps d'un album ... Mais quel album ! Tel un bon vin, il est de la trempe de ceux que le temps n'érode pas, voire qu'au contraire, il bonifie.

 


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